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Le Rot un Wiss, drapeau historique de l'Alsace

Confondu avec le drapeau monégasque, considéré comme le drapeau des autonomistes, voire comme celui des nazis, le drapeau rouge et blanc a connu une longue éclipse depuis 1940 jusqu’à sa résurgence en 2014, dans les cortèges des manifestations contre la disparition administrative de l’Alsace. Cette réappropriation à ce moment-clé de notre histoire récente n’est pas un hasard…

Le drapeau du peuple

Le rouge et le blanc sont à l’honneur depuis longtemps en Alsace. Il n’est qu’à voir les blasons de nos villes, hérités du Moyen Age : Wissembourg, Strasbourg, Mulhouse, etc. Encore au milieu du XIX siècle, Strasbourg se pare de rouge et de blanc pour les grands événements.

Après le retour de l’Alsace dans un nouvel Empire allemand (1871), lorsqu’il s’agit de pavoiser, les Strasbourgeois sortent les couleurs de leur ville, dans la combinaison la plus simple à fabriquer : une bande rouge et une bande blanche. Très rapidement, ce drapeau est adopté par toute l’Alsace ! En 1912, lorsque les députés du tout jeune parlement d’Alsace-Lorraine entendent doter leur pays d’un drapeau, la question est rapidement réglée : rouge et blanc… Avec, dans un coin, une croix de Lorraine jaune pour rappeler la composante lorraine du ReichslandLes députés l’adoptent à l’unanimité. En novembre 1913, l’empereur Guillaume II refusera cependant de le reconnaître officiellement. Cela n’empêchera pas les Alsaciens de continuer à le plébisciter.

Nombre d’artistes mettent le Rot un Wiss à l’honneur, parmi lesquels Charles Spindler qui le dessine en 1909 dans une œuvre intitulée sobrement Le Drapeau alsacien  (ci-contre). On retrouve aussi le drapeau alsacien en chanson, dans un premier hymne, en alsacien, composé en 1903 par Gustave Stoskopf puis dans un second, composé en Hochdeutsch par Emile Woerth en 1911. Ces chants résonneront encore régulièrement dans l’Alsace française d’après 1918. Malgré tout ce qui sera entrepris pour le faire reculer, le drapeau Rot un Wiss reste massivement utilisé pour les fêtes officielles, religieuses ou populaires pendant tout l’entre-deux-guerres.

Diffamation, interdiction et… Résurrection !

Jusqu’en 1914, l’opinion française adore voir flotter le Rot un Wiss dans cette Alsace cédée à l’Allemagne en 1871. Elle y voit un signe d’hostilité à l’égard de l’Allemagne, si ce n’est un substitut de drapeau bleu-blanc-rouge. Après la Première Guerre mondiale, le drapeau Rot un Wiss doit progressivement faire face à l’opposition des jacobins. Le Messager d’Alsace, un journal soutenu par les fonds secrets du gouvernement français, prétend que le « drapeau rouge et blanc n’est pas celui de l’Alsace, [qu’]il est celui de l’autonomisme, le drapeau d’un parti ».

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le drapeau alsacien est interdit par les nazis. Pour la première fois depuis son apparition, près de 70 ans auparavant, il ne flotte plus. Alors qu’on pouvait s’attendre à son retour en 1945, il n’en sera rien. La propagande assimilationniste de l’entre-deux-guerres faisant des autonomistes des nazis devient un dogme. L’Etat français considère le drapeau interdit par les nazis … comme le drapeau des nazis ! Les Alsaciens, culpabilisés par la France, cacheront désormais ce symbole.

Pour autant, profondément enraciné dans le peuple, le Rot un Wiss ne disparaît pas ! Une jeune génération se le réapproprie dans le sillage de Mai 1968 qui voit réémerger la question de l’identité alsacienne. L’autonomisme alsacien renaît, timidement. En faisant du Rot un Wiss leur étendard, les autonomistes contribuent à le faire sortir d’un oubli relatif… Mais d’aucuns identifient dès lors le drapeau alsacien à ce courant politique alors qu’il s’agit du drapeau du peuple dans son ensemble. Plusieurs événements l’ont prouvé au cours des dernières décennies. En 2014, le Rot un Wiss est massivement brandi par les manifestants, toutes tendances politiques confondues, qui protestent contre la suppression de la Région Alsace.

Un moment crucial

Ce qui empêche sa réappropriation générale, c’est aujourd’hui la combinaison des blasons de la Haute-Alsace et de la Basse-Alsace. Cette invention de la décentralisation a conquis le cœur de nombreux Alsaciens privés de la connaissance de leur drapeau historique. En d’autres termes, ce drapeau-blason est surtout le symbole de la falsification de notre histoire. La consultation à venir sur les plaques minéralogiques de la future Collectivité européenne d’Alsace permettra-t-elle aux Alsaciens de bâtir un avenir respectueux de leur passé et de renouer avec une identité qui aille au-delà du folklore ?

Eric Ettwiller
Agrégé, docteur en histoire
Président d’Unsri Gschìcht
www.unsrigschicht.org